Dire, ne pas dire

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Spoiler ou Spolier ?

Le 4 juillet 2019

Bloc-notes

Amusement ou consternation ? Sans doute un peu des deux, non pas face à l’invasion routinière des mots anglais dans notre langue, la plupart du temps si inutile hélas, mais face à l’invasion des mots anglais artificiellement francisés pour les rendre à peu près présentables ou cohérents avec notre grammaire.

Ainsi des verbes anglais affublés de la terminaison -er. Comme « liker quelque chose » au lieu de dire qu’on l’apprécie, tout simplement.

On dit couramment « kiffer quelqu’un », mais pourquoi ne pas le « lover », pendant qu’on y est ? Cela serait un peu plus chic ou beaucoup plus british. Le lover avant de se lover tout contre lui, bien entendu, ce qui est certes une autre affaire et un autre verbe, se lover, parfaitement français pour sa part, muni de ses papiers d’identité, visé et délivré par les autorités dictionnariales compétentes. Un verbe pronominal dans ce sens-là, et qui veut dire, selon le mot bas-allemand qui lui fournit son étymologie, lofen ou lufen : tourner, se blottir, s’enrouler sur soi-même, comme le fait un serpent, voire contre son amant que l’on love ou, pardon, que l’on aime aussi, par la même occasion !

Autre verbe anglo-français qui connaît depuis peu une certaine vogue : « spoiler », de l’anglais to spoil.

L’autre jour, à la radio, une journaliste interrompait brutalement le critique d’un film qui en développait par trop l’intrigue : « Ah non, pas un mot de plus, vous n’allez tout de même pas me spoiler mon plaisir ! »

Une semaine plus tard, un journaliste, moins anglophone en apparence, parlait d’une projection « spoliée » par un coup de théâtre préalablement raconté. Ce qui, au fond, n’était pas si bête, le mot anglais et le mot français ayant partie liée, la pauvre petite lettre « i » hésitant, d’un pays à l’autre, à se glisser à droite ou à gauche du « l ».

En effet, le verbe anglais to spoil, qui veut dire, entre autres, gâcher ou gâter, fait écho directement au français dépouiller ou spolier, ou au latin d’origine despoliare qui peut prendre aussi le sens de dénuder.

Dénuder ou dépouiller quelqu’un de ses vêtements, n’est-ce pas ?

Difficile, il est vrai, de prétendre que l’on dépouille ou dénude un film quand on en dévoile la chute. Seuls les réalisateurs érotomanes dénudent au moindre prétexte leurs comédiennes et, en fait de chute, s’intéressent d’abord à leur chute de reins, mais ils ne « spoilent » pas pour autant à l’avance leurs scénarios.

L’indispensable Délégation générale à la langue française et aux langues de France a proposé un équivalent à « spoiler » : divulgâcher. Mieux, un grand dictionnaire d’usage vient de l’adopter.

J’applaudis à cette initiative.

Divulgâcher, autrement dit divulguer la fin d’un film et en gâcher par conséquent le plaisir.

Bon vent et bon voyage pour ce mot-valise (dit-on verbe-valise ?) ! Mais il me paraît bien long, quatre syllabes. Et je ne crois guère à son succès.

Pourquoi ne pas dire simplement : vous n’allez tout de même pas me gâcher la projection !

En matière de langue, le bref n’est jamais l’ennemi du bien.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Federer va jouer Nadal en demi-finale

Le 4 juillet 2019

Emplois fautifs

Le verbe jouer est transitif direct quand il a pour objet des noms de personnes et que ceux-ci sont des personnages de fiction ou des personnages réels incarnés sur scène ou à l’écran : Elle joue Toinette dans « Le Malade imaginaire » ; Henri Fonda a joué Théodore Roosevelt junior dans « Le Jour le plus long ». Jouer s’emploie aussi avec un nom de personne complément d’objet direct quand il a le sens de « tromper, abuser » : Il le joue depuis des mois, en lui faisant espérer cet emploi. Nous avons été joués par cet escroc. On se gardera d’employer cette construction directe quand jouer signifie « affronter un adversaire, jouer contre quelqu’un ». On ne dira donc pas Federer va jouer Nadal en demi-finale, mais Federer va jouer contre Nadal ou Federer va affronter Nadal ; la preuve en serait, si besoin était, que, contrairement aux cas évoqués plus haut, la transformation passive est ici impossible ; on ne dit en effet pas Nadal a été joué par Federer en demi-finale.

On dit

On ne dit pas

La France rencontre l’Italie en finale

Les Français sont opposés aux Anglais en quart de finale

La France joue l’Italie en finale

Les Français jouent les Anglais en quart de finale

Le hauban mais L’auvent

Le 4 juillet 2019

Emplois fautifs

« Dans le port d’Amsterdam / Y a des marins qui mangent / Sur des nappes trop blanches / Des poissons ruisselants / Ils vous montrent des dents / À croquer la fortune / À décroisser la lune / À bouffer des haubans ». Qui sait si cette chanson n’est pas responsable d’une faute de plus en plus commise, qui consiste, par analogie avec hauban, à prononcer auvent comme si ce nom était précédé d’un h aspiré et à dire le auvent quand c’est l’auvent que veulent l’usage et la règle ? Suivons donc Colette qui, dans Claudine s’en va, évoque « l’auvent soyeux des cils » ou Giono qui écrit, dans Regain : « Il y a maintenant, sous l’auvent des tuiles, un petit essaim qui cherche un abri ».

On dit

On ne dit pas

Venez vous abriter sous l’auvent

Les montants de l’auvent

Venez vous abriter sous le auvent

Les montants du auvent

N’hésiter pas à m’écrire pour Ne pas hésiter à m’écrire

Le 4 juillet 2019

Emplois fautifs

Les verbes du premier groupe sont homophones à l’infinitif et à la deuxième personne du pluriel de l’impératif : chanter, chantez ; danser, dansez. En général, on ne les confond pas, mais l’infinitif a parfois aussi une valeur d’impératif. Dans les recettes de cuisine, par exemple, on lit aussi bien verser l’huile, battre les œufs en neige que versez l’huile, battez les œufs en neige. Les problèmes se posent à la forme négative car, selon que l’on a l’un ou l’autre de ces modes, la place des éléments ne et pas, qui composent la négation, ne sera pas exactement la même. On écrit en effet n’hésitez pas, en intercalant l’impératif entre ces deux éléments, mais ne pas hésiter, en les plaçant cette fois-ci devant l’infinitif.

On écrit

On n’écrit pas

Ne pas se pencher, ne vous penchez pas

Ne pas plier le document, ne pliez pas le document

Ne pas se penchez, ne vous pencher pas

Ne pas pliez le document, ne plier pas le document

Quelle en est sa signification ? pour Quelle en est la signification ?

Le 4 juillet 2019

Emplois fautifs

Le pronom personnel en remplace un nom complément précédé de la préposition de : Il revient de la gare, il en revient ; L’ânesse mange de l’herbe, elle en mange. Ce complément a souvent une valeur de détermination : Quelle est la durée du voyage ? quelle en est la durée ? Il convient de ne pas redoubler cette détermination par un possessif ; et de même qu’on ne dit pas Quelle est sa signification de cet évènement ? on ne doit pas dire Quelle en est sa signification ?

On dit

On ne dit pas

Quel est le coût de cette robe, quel en est le coût ?

Quel est le coût de cette robe, quel en est son coût ?

Alumni pour Anciens élèves

Le 4 juillet 2019

Néologismes & anglicismes

Les systèmes scolaire et universitaire américains sont différents des nôtres et les noms pour désigner les différents niveaux ne sont pas identiques et sont même parfois des faux amis. Le nom college n’est pas l’équivalent de notre collège, mais de notre université et high school n’est pas le nom donné aux grandes écoles, mais aux lycées. Les anciens élèves des universités américaines s’appellent entre eux alumni, le pluriel du nom latin alumnus, « nourrisson, enfant », mais aussi « disciple, élève » et « serviteur », un dérivé de alere, « nourrir, alimenter, sustenter », verbe à l’origine du nom aliment. Alumnus qui, en latin médiéval désignait soit un protégé entretenu par un seigneur, soit un maître ou un professeur, appartient au même champ sémantique que almus, « nourrissant, bienfaisant », puis, en latin chrétien, « vénérable, auguste, sacré », que l’on retrouve dans l’expression alma mater employée pour désigner l’université. Tout cela est bel et bon, et il est toujours agréable de voir revivre des mots latins, mais est-ce une raison suffisante pour vouloir substituer alumni à l’expression bien ancrée « anciens élèves » ?

Swag

Le 4 juillet 2019

Néologismes & anglicismes

Dans Le Songe d’une nuit d’été, Shakespeare fait dire à Puck (acte III, scène 2) : What hempen home-spuns have we swaggering here / So near the cradle of the fairy queen ? Ce que François-Marie Hugo traduit ainsi : « Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, si près du lit de la reine des fées ? » Le verbe to swagger est toujours en usage et l’on pouvait lire il y a peu dans le New York Times ce titre : The Raptors (l’équipe de basket-ball de Toronto récent vainqueur du championnat d’Amérique du Nord) win, and Canada learns to swagger.

De ce verbe to swagger, « se pavaner, fanfaronner, plastronner » (« poitriner », aurait dit Stendhal), a été tirée la forme swag dont on a fait un nom ou un adjectif liés à une forme de recherche d’élégance tapageuse. Comme l’origine de swag semblait un temps s’être perdue, ce dernier a parfois été présenté comme l’acronyme de secretly we are gay. Mais on l’a vu plus haut, le français n’est pas trop mal pourvu pour rendre compte de cette forme moderne d’exubérance.

Affectueux pour Affectif

Le 4 juillet 2019

Extensions de sens abusives

Affectueux signifie « qui manifeste de l’affection, de la tendresse » (on peut dire ainsi d’un enfant qu’il est affectueux), mais aussi « qui exprime l’affection, la tendresse » : un geste, un regard affectueux. Affectif a un sens un peu plus technique et signifie « qui concerne les états de plaisir et de douleur qui touchent la sensibilité » : les émotions, les sentiments sont des phénomènes affectifs. Par extension, ce même adjectif signifie aussi « qui relève de la seule sensibilité, qui est irrationnel », et l’on dira par exemple d’une réaction qu’elle est purement affective. Les sens de ces deux adjectifs semblaient assez éloignés pour que l’on n’use pas d’affectueux quand il faut affectif et pour qu’on ne dise pas affectif quand la langue veut affectueux, mais hélas, l’emploi de ces deux adjectifs est maintenant souvent source d’erreurs.

Conclusif pour Concluant

Le 4 juillet 2019

Extensions de sens abusives

Même si les adjectifs concluant et conclusif remontent, in fine, au latin concludere, « fermer », puis « donner une conclusion, déduire », ils n’ont pas le même sens. Concluant signifie « qui conclut en éliminant toute incertitude, qui prouve bien ce qu’il faut prouver » ; c’est un synonyme de convaincant, probant, décisif. On parlera ainsi d’une preuve concluante ou d’un argument concluant. Conclusif, lui, signifie « qui marque la conclusion d’un raisonnement, d’un discours ». On évoquera ainsi le paragraphe conclusif d’un exposé, ou, en musique, un accord conclusif quand ce dernier marque la fin d’une ligne mélodique. On constate que, sans doute à cause d’une traduction fautive de l’anglais conclusive, l’un est souvent employé pour l’autre et l’on veillera dès lors à éviter cette triste confusion.

On dit

On ne dit pas

Une expérience concluante

Donc est une conjonction conclusive

Une expérience conclusive

Donc est une conjonction concluante

Domfront ? Dame Oui ! Oui Da !

Le 4 juillet 2019

Bonheurs & surprises

Certaines communes françaises ont un nom commençant par dom- ou dam-, comme Domfront ou Dampierre. Ces préfixes, dom- ou dam-, sont des formes d’ancien français, issues du latin dominus, « seigneur, maître », ou domina, « maîtresse », et qui, entre autres sens, signifiaient, en latin médiéval, « saint, vénérable ». Aujourd’hui, dans la toponymie, cohabitent des formes en Dam(p) et en Saint-. Ainsi ce n’est qu’en 1861 que Domfront absorba sa voisine nommée Saint-Front, placée comme elle sous le pieux patronage de Front de Passais, un ermite du vie siècle. Dans certains cas le nom du saint ou de la sainte qui a donné son nom à quelque commune (ou, plus rarement, à quelque patronyme) est facilement reconnaissable : Dampmartin (rappelons que dans tous ces toponymes dom(p) et dam(p) se prononcent comme dont et dans) est l’équivalent des très nombreuses communes appelées Saint-Martin ; Domprémy, aussi écrit Domrémy, un équivalent de Saint-Rémy. Mais, dans d’autres cas, le nom latin du saint a conservé, pour la commune ou la paroisse, la forme qu’il avait au Moyen Âge, tandis que le nom donné à la personne était francisé. Ainsi Dampmart, Dampleux et Danvou sont-ils des équivalents de saint Médard, de saint Loup et de saint Victor, tandis que Dombasle, la commune de Meurthe-et-Moselle signifie « saint Basile », et que Dompvitoux, située dans le département voisin de la Moselle, est le nom ancien de saint Vanne, qui fut un des premiers évêques de Verdun. Ces formes étaient aussi parfois, mais plus rarement, formées avec un nom féminin. Il existe ainsi des communes ayant pour nom Dampmarie, et sa variante Dame-Marie, ou Damville, et sa variante Donville (notons que la dame-jeanne, cette grosse bouteille, n’a pas sa place dans cette pieuse liste).

Ce féminin, dame, est aussi une interjection lancée pour donner plus de poids, parfois à une négation, dame non ! mais le plus souvent à une affirmation, dame oui ! Il s’agit d’une forme abrégée de Notre-Dame, une invocation à la vierge, que l’on prenait à témoin pour attester de la vérité de ses propos.

À cette famille, on aimerait bien ajouter une autre exclamation, da !, employée elle aussi pour donner plus de force à un propos et en particulier à une affirmation, mais l’étymologie ne le permet pas. De cette affirmation, le Dictionnaire de Nicot nous apprend qu’« elle est faite par Syncope ou contraction, de Deà, et affermit la diction où elle est adjoustée, comme non dà, ouy dà », tandis que celui de l’Académie française nous informe qu’elle « ne se met jamais qu’aprés une affirmation ou une negation : Ouy-da, si-da, nenni-da, vous le ferez da » et qu’elle « est du style familier & bas ». Littré complète ce tableau dans son Dictionnaire en nous en donnant l’origine : « La forme ancienne est dea, monosyllabe, une autre encore plus ancienne est diva. D’après Diez [un philologue allemand du xixe siècle, considéré comme le père de la linguistique romane], diva est composé des deux impératifs, di (dis) et va ». On trouvait au Moyen Âge ce rôle de renforcement dévolu au simple impératif va. On lit ainsi dans Le Roman de Renart : Lesse, va, tost les chiens aler (« Laisse, oui, laisse vite aller les chiens ») ; on l’a étoffé ensuite en y ajoutant l’impératif di, parfois en le répétant, ce que l’on peut lire, par exemple, dans Les Trouvères ribauds de Rutebeuf : Et tu, diva di, faz noienz (« Toi, ah oui vraiment, tu ne fais rien »). Da n’est plus guère en usage et Diva a aujourd’hui disparu. On pourra cependant constater avec amusement que ce dernier a été dans certains cas remplacé par l’exclamation familière presque homonyme, dis voir, que l’on emploie pour mettre son interlocuteur au défi de démentir les propos qui viennent d’être tenus. C’est ainsi qu’en use Jules Renard dans Poil de carotte, quand, dans le chapitre intitulé « Le Coffre-fort », un domestique nommé Pierre dit : « Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte, dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. »

Le kermès et la kermesse

Le 4 juillet 2019

Bonheurs & surprises

Ces deux noms sont homonymes mais, pour le sens et l’étymologie, ils sont entièrement différents. Le premier, kermès, apparaît à la fin du xve siècle et désigne une variété de cochenille qui vit en parasite sur certains arbres. Par métonymie, ce nom désigne aussi la teinture que l’on obtient à l’aide de ces insectes et, employé en apposition, dans l’expression chêne kermès, il désigne un petit chêne méditerranéen sur lequel vivent ces animaux. Ce nom, kermès, est emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol alkermes, de l’arabe qirmiz, « cochenille » ; il a de nombreux parents. D’abord, le plus proche, alkermès ; c’était à l’origine le même mot, avec son initiale al, l’article d’origine arabe que l’on retrouve dans alcool, algèbre ou alambic. Il désigne aujourd’hui une liqueur faite de fruits marinés dans l’alcool et teintée avec du kermès. Kermès a aussi d’autres parents un peu plus éloignés : le nom carmin, qui date du xiie siècle, et l’adjectif cramoisi, du xiiie siècle. Il y a deux hypothèses concurrentes pour expliquer le premier et toutes deux nous ramènent à qirmiz. Carmin pourrait être issu du latin médiéval carminium, un nom formé à l’aide de l’arabe qirmiz et du latin minium, « vermillon, minium », le mot latin se comprenant soit comme le vermillon obtenu à partir de cochenilles, soit comme une juxtaposition de deux termes synonymes visant à les renforcer mutuellement. Mais on évoque aussi pour expliquer l’origine de ce nom une dérivation de l’ancien français carme. Celui-ci a beaucoup voyagé, nous le tenons en effet de l’espagnol carmez, qui lui-même était issu de l’hispano-arabe qarmaz, une altération de l’arabe classique qirmiz. Si donc le nom carmin est peut-être passé par l’espagnol, l’adjectif cramoisi nous vient sûrement, lui, de l’italien cremisi, « rouge foncé », un emprunt de l’arabe qirmizi, « de la couleur de la cochenille », un dérivé, bien sûr, de qirmiz.

Le nom kermesse est plus ancien (fin du xive siècle). Dans son Dictionnaire, Littré signale que l’on dit également Karmesse (c’était d’ailleurs uniquement sous cette forme qu’on le trouvait dans l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie française) et que ce nom est un emprunt du flamand kerkmisse, nom composé de kerk, « église », et misse, « messe », signifiant proprement « messe de l’église ». Ce nom, kirk, qui appartient à la même famille que l’anglais church et que l’allemand Kirche, a une forme bien germanique mais c’est pourtant du côté du grec qu’il faut aller chercher son origine. Il s’agit en effet d’une altération du grec chrétien kurikos, « du Seigneur », que l’on peut lire dans l’expression kurikon dôma, « la maison du Seigneur », cet adjectif étant lui-même dérivé de kurios, « seigneur », un nom que l’on retrouve au vocatif dans le Kyrie eleison. On pourra noter, sans vouloir tomber dans la psychologie des nations, que pour désigner leur église, les peuples grec et nordique ont choisi de privilégier le nom du bâtiment, kurikon dôma, « la maison du Seigneur », alors que les peuples latins ont choisi un nom tiré du grec ekklêsia, « assemblée du peuple », puis « assemblée des fidèles » et, proprement, « assemblée convoquée », ce nom appartenant à la même famille que l’anglais to call, « appeler ». Mais, en dépit de cette pieuse étymologie, la kermesse, qui est une fête patronale, est aussi et avant tout une occasion de réjouissance populaire entraînant une certaine licence. Il n’est pour s’en convaincre que de se référer aux œuvres picturales auxquelles elle a donné son nom et dont Rubens fut un maître éclatant, ou de lire ce qu’écrit Huysmans à ce sujet dans L’Art moderne (1883) : « Dans sa Kermesse du Louvre, Rubens n’en faisait pas, de cette peinture-là [de la peinture à sentiments et à idées] et Brauwer et Ostade n’en faisaient pas davantage. Dans leurs toiles on pisse, on dégobille. »