Dire, ne pas dire

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La Française République

Le 2 mai 2019

Bloc-notes

La grande majorité des importateurs d’anglicismes sont des gens honnêtes ; les agents publicitaires en particulier ne cachent pas leur jeu. Air France est in the air, les voitures Citroën sont inspired by you, Opel, qui nous disait autrefois, fièrement et avec l’accent à l’appui : Wir leben Autos, nous offre maintenant de bonnes occasions pendant les German days. Certaines entreprises françaises défilant dans nos messageries nous invitent, d’une manière parfaitement transparente quoique paradoxale, à des French days. On peut accuser tous ceux qui parlent ainsi de faire des trous dans la langue française, mais non pas de vouloir nous tromper.

Il en est autrement dans le monde universitaire. On dirait qu’il a été charmé par l’ingéniosité de ce que j’ai appelé (à propos d’autres usages impropres) les anglicismes furtifs, qui s’insinuent dans la langue sans se faire remarquer. Il avait commencé par des expressions un peu voyantes : Toulouse Business School, Burgundy Business School, mais dans Aix-Marseille Université, par exemple, tous les termes sont français ; de quoi pourrait-on se plaindre ? De l’ordre des mots, hélas, qui est anglais, comme dans Cambridge University. L’enseignement supérieur n’est pas le seul coupable. On trouve également, avec en première position le nom employé comme adjectif : Nantes Métropole, RATP Sécurité, une série d’enquêtes télévisées qui s’appelle Cash Investigations, et la présentation de la France, avec à la fois franchise et fausseté, comme la start-up nation. Si cette coutume devait s’étendre, en donnant Beauvais Aéroport ou Sud Autoroute, une des deux institutions qui forment le Parlement pourrait devenir la Nationale Assemblée, et le nom du pays se transformer, avec un tour de passe-passe, en la Française République.

C’est très peu probable ? Soit, mais qui aurait prédit que la Sorbonne, plus ancienne qu’aucune université anglaise, se laisserait rebaptiser Sorbonne Université ? Et que les Presses de l’Université Paris-Sorbonne deviendraient, en faisant un vif demi-tour afin d’aligner les mots dans l’autre sens, Sorbonne Université Presses ? Et pourquoi ? Ni Cambridge University Press ni Oxford University Press n’ont demandé à servir de modèle.

Au Moyen Âge, à peu près 80 % des adjectifs étaient antéposés, au xviie siècle 50 %, au xxe seulement 35 %. Les Français ont voulu cette évolution, sans trop y penser, ce déplacement de l’adjectif après le nom qui a progressivement éloigné le français de l’anglais. Ont-ils changé d’avis ?

 

Sir Michael Edwards
 de l’Académie française

Affirmer de pour Affirmer

Le 2 mai 2019

Emplois fautifs

Le verbe affirmer est un verbe transitif direct. Il peut signifier « manifester clairement, avec force » et, dans ce cas, son complément d’objet est le plus souvent un nom : Il affirme ses convictions ; elle affirme son autorité. Il peut aussi signifier « assurer, soutenir qu’une chose est vraie », son complément est alors généralement une proposition subordonnée (Il affirme qu’il ne le connaît pas), un pronom reprenant une proposition (Il ne le connaît pas, c’est ce qu’il affirme). Ces différents cas ne posent pas de problèmes, mais ce verbe peut aussi avoir comme complément un infinitif. Comme il s’agit d’un complément d’objet direct, cet infinitif doit directement suivre le verbe affirmer et ne pas être introduit par la préposition de. On dira ainsi Le suspect affirme avoir passé la soirée chez des amis et non Le suspect affirme d’avoir passé la soirée chez des amis. Sans doute la confusion s’explique-t-elle par la proximité de sens avec le verbe dire qui admet bien, lui, une construction prépositionnelle comme dans Il lui a dit de venir mais on notera que, dans ce type de construction, le sujet de la principale doit être différent de celui de l’infinitif.

On dit

On ne dit pas

Elle affirme être rentrée à neuf heures

Vous affirmez ne pas savoir de qui il s’agit

 

Elle affirme d’être rentrée à neuf heures

Vous affirmez de ne pas savoir de qui il s’agit

Allocution pour Élocution

Le 2 mai 2019

Emplois fautifs

Allocution et élocution sont des paronymes empruntés de formes latines dérivées de loqui, « parler ». Le premier désigne un bref discours tenu par une personnalité, le deuxième la manière dont on exprime sa pensée et, particulièrement, la manière dont on émet les sons en parlant. Si ces deux noms sont parents par l’étymologie, ils diffèrent grandement par le sens et il faut prendre garde à ne pas utiliser l’un quand c’est l’autre qu’il faudrait employer.

On dit

On ne dit pas

La cérémonie a commencé par une allocution du maire

Cet orateur a une élocution très élégante

La cérémonie a commencé par une élocution du maire

Cet orateur a une allocution très élégante

Un de ces mal de tête pour Un de ces maux de tête

Le 2 mai 2019

Emplois fautifs

Dans une langue parlée relâchée, la formule un de ces, nous dit Grevisse, « joue le rôle d’un adjectif marquant le haut degré, et la valeur primitive de de ces est si bien affaiblie que le substantif reste au singulier malgré son environnement syntaxique ». On entend ainsi souvent : J’ai un de ces mal de tête. Il s’agit là d’un tour qu’il faut essayer de proscrire dans une langue soignée et cela devient une obligation si le nom introduit par un de ces est suivi d’un complément ou d’une relative. Si donc on peut dire familièrement J’ai un de ces mal de tête, on doit dire J’ai un de ces maux de tête à hurler, un de ces maux de tête qui vous couchent un homme.

On dit

On ne dit pas

J’ai vu un de ces chevaux qui vous font aimer l’équitation

Ils avaient un de ces arsenaux qui imposent le respect

 

J’ai vu un de ces cheval qui vous font aimer l’équitation

Ils avaient un de ces arsenal qui imposent le respect

 

Verbes en -ir ou -ire

Le 2 mai 2019

Emplois fautifs

Les verbes du 2e groupe ont un infinitif en -ir. On les reconnaît facilement parce que, au participe présent, ils ont une terminaison en -issant. Le 3e groupe a, parmi de nombreux autres, des verbes en -ir, comme partir et dormir, et des verbes en -ire, comme lire ou écrire. Aussi certaines personnes hésitent-elles sur l’orthographe de ces infinitifs. Dire que les premiers viennent de verbes latins dont l’infinitif est en -ire, avec un i long, comme dans partire ou dormire, et que les seconds viennent de verbes latins dont l’infinitif est en -ere, avec un e bref, comme dans legere ou scribere, est sans doute intéressant mais peu utile pour qui ne connaît pas cette langue. Signalons alors qu’il est un autre moyen de distinguer ces deux catégories de verbes. Ceux qui sont en -ir ont, à l’oral, le même nombre de syllabes à l’infinitif et au participe présent, et la consonne qui précède la terminaison de l’un et de l’autre est la même : partir/partant ; dormir/dormant. Alors que ceux qui sont terminés par -ire ont, à l’oral, une syllabe de moins à l’infinitif qu’au participe présent (lir(e)/lisant ; écrir(e)/écrivant) et la consonne qui précède la terminaison -ant, ici s ou v, est absente à l’infinitif.

Je l’ai vu sur la télévision

Le 2 mai 2019

Néologismes & anglicismes

Nous avons déjà signalé dans cette même rubrique les emplois abusifs de la préposition sur, « travailler sur Paris, le prix sur le lait », etc. Ceux-ci sont le fait d’un mésusage du français. Il en est d’autres qui sont dus à l’influence de l’anglais. C’est le cas avec des phrases comme Je l’ai vu sur la télévision, traduction fautive de l’anglais I saw it on television, « Je l’ai vu à la télévision », ou je suis sur le train, traduction incorrecte de I am on the train, « Je suis dans le train ». Il s’agit de tours fautifs à éviter. Ajoutons cependant, pour conclure, que la phrase Je l’ai vu sur la télévision peut être correcte si le nom télévision ne désigne pas la transmission à distance d’images, mais, par métonymie, un téléviseur (même si cet appareil est de plus en plus fin et qu’il sera bientôt impossible d’y rien poser).

Red carpet

Le 2 mai 2019

Néologismes & anglicismes

Carpette est un mot voyageur, qui a fini par revenir dans son pays natal. Nous l’avons emprunté de l’anglais carpet, une forme simplifiée du moyen anglais carpette, que cette langue devait à l’ancien français carpite, tissu épais servant à faire des costumes d’apparat ou à couvrir des meubles. L’anglais carpet n’a pas le sens figuré de carpette, qui peut, dans une langue familière, désigner une personne servile et sans dignité. Et, dans ses emplois propres, on lui substitue souvent « tapis », emprunt du grec byzantin tapêtion, lui-même diminutif de tapês, « tapis, couverture ». C’est lui, quand il est de couleur rouge, que l’on déroule si on veut honorer un invité de marque. Aussi évitera-t-on, dans notre langue, de remplacer cette locution, tapis rouge, par son équivalent anglais red carpet, quand bien même la scène se passerait dans quelque grand festival.

Différent, différend

Le 2 mai 2019

Extensions de sens abusives

Le mot différent est apparu en français au xive siècle dans les Chroniques de Froissart avec le sens de « différence ». On le trouva ensuite comme adjectif et aussi comme nom avec le sens de « différend ». Aujourd’hui, au terme d’une longue évolution orthographique, la graphie avec un t est réservée à l’adjectif, celle avec un d, au nom. Littré, en son temps, contestait pourtant la pertinence de ce choix et écrivait à l’article différent de son Dictionnaire : « L’Académie, dans les quatre premières éditions de son Dictionnaire, a écrit différent par un t, comme l’adjectif. C’est depuis la cinquième édition qu’elle écrit différend par un d. Il est certain que différent adjectif et différend substantif sont le même mot. Êtablir une différence orthographique, est-ce une raison suffisante pour rompre l’analogie ? Cela est d’autant moins nécessaire que dans d’autres mots on n’a plus le même soin et qu’on n’écrit pas incidend substantif et incident adjectif, expédiend substantif et expédient adjectif. »

Mais aujourd’hui cette opposition est bien ancrée dans l’usage et, quoi qu’ait pu écrire Littré à ce sujet, c’est bien la forme différend que l’on doit employer quand on veut évoquer un désaccord ou une contestation entre deux ou plusieurs personnes sur des opinions ou sur des questions d’intérêt. On réservera à différent le sens de « qui diffère, qui présente un ou plusieurs caractères distinctifs par rapport à un autre être, à un autre objet ».

On écrit

On n’écrit pas

C’est à eux de régler ce différend

Ils m’ont demandé d’arbitrer leur différend

C’est à eux de régler ce différent

Ils m’ont demandé d’arbitrer leur différent

J’ai fait un prêt à la banque

Le 2 mai 2019

Extensions de sens abusives

Le plus souvent ceux qui veulent acquérir un bien immobilier sont obligés de recourir à l’emprunt. Ils contactent alors un organisme de crédit, une banque le plus souvent, et, si tout se passe bien, celle-ci leur prête la somme voulue. On peut dire alors qu’ils ont emprunté de l’argent ou qu’ils ont fait un emprunt et que la banque leur a accordé un emprunt ou qu’elle leur a fait un prêt. Il importe de ne pas confondre ces différents termes. C’est la banque qui prête et le particulier qui emprunte ; donc, à moins d’être le représentant d’un organisme de crédit ou d’une institution disposant de suffisamment de fonds pour fournir quelques liquidités à une banque qui en aurait fait la demande, on ne dira pas, ce qui serait un contre-sens, j’ai fait un prêt à la banque, ce que l’on entend malheureusement de plus en plus, mais j’ai fait un emprunt à la banque ou, mieux, j’ai contracté un emprunt auprès d’une banque.

Justice fiscale, justice sociale

Le 2 mai 2019

Bonheurs & surprises

L’expression justice fiscale a été très employée ces temps derniers. Cependant, si elle nous intéresse aujourd’hui, c’est essentiellement parce que, en quelques siècles, la manière dont nous l’entendons a changé du tout au tout, et ce, parce que d’une époque à l’autre, on n’a pas donné, dans cette locution, le même sens au nom justice. Dans justice fiscale, on comprend de nos jours justice comme le « caractère de ce qui est conforme au droit et à l’équité ». Mais ce même nom désigne aussi « le pouvoir de faire droit à chacun, de récompenser et de punir », et « l’autorité judiciaire, l’institution comprenant l’ensemble des tribunaux, des magistrats et des officiers, qui est chargée de l’exercice de ce pouvoir », et c’est ainsi qu’on l’entendait jadis quand on parlait de justice fiscale. On en a une preuve avec L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, où l’on peut lire, à l’article Justice : « Justice fiscale : on donnait ce nom aux justices qui étaient établies dans le domaine du roi appelé fiscus. »

Le sens de l’adjectif fiscal a lui aussi évolué. S’il signifie aujourd’hui « qui a rapport au fisc, à l’impôt », il signifiait autrefois « qui appartient au fisc », c’est-à-dire au trésor du prince ou de l’État. De ce mot, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française nous apprend qu’« Il n’est guere en usage qu’en ces phrases. Procureur fiscal. Advocat fiscal, Qui se disent des Officiers qui ont soin de la conservation des droits d’un Seigneur Haut Justicier, & des interests du public dans l’estenduë de sa Seigneurie », on y lit ensuite que l’« On dit d’Un homme fort attaché à ce qui regarde l’interest du Fisc, que c’est Un homme extremement fiscal. » Au sujet de cet homme fiscal, la sixième édition précisait : « Dans ce sens, il ne se prend qu’en mauvaise part. » Quant à Montesquieu, évoquant dans L’Esprit des lois, au chapitre XXI du livre XXIII, des lois censées dissuader les Romains d’épouser des affranchies, parce que, dans ce cas, ce dont ils devaient hériter reviendrait au fisc, il nous dit qu’elles « parurent plutôt fiscales que politiques et civiles ».

L’expression justice sociale est plus récente et justice y a bien le sens de « caractère de ce qui est conforme au droit et à l’équité ». On la rencontre dès le début du xixe siècle, en 1805, dans Le Spectateur français puis chez des politiques comme Clemenceau, dans Vers la réparation, mais aussi chez des romanciers comme Mauriac ou Romain Rolland. Faisant pendant à cette expression, on rencontre aussi, beaucoup plus rarement, injustice sociale. Cette locution figure dans l’acte d’accusation contre les auteurs de l’attentat du 13 septembre 1841, qui visait le duc d’Aumale : « Ce sont presque tous des ouvriers dont l’esprit et le cœur ont été pervertis par des publications qui leur font regarder leur condition comme une injustice sociale, et le bien-être auquel ils aspirent comme une conquête que ne pourra pas interdire à la révolte un gouvernement démantelé par les attaques des factions. » Marcel Aymé l’utilise aussi à plusieurs reprises, notamment dans Silhouette du Scandale : « L’injustice sociale est une évidence si familière, elle est d’une constitution si robuste, qu’elle paraît facilement naturelle à ceux-mêmes qui en sont victimes et qu’elle ne choquerait peut-être personne si quelque événement significatif n’en imposait parfois le spectacle violent. » Il écrit également, dans Le Confort intellectuel : « Nous autres écrivains, voyez-vous, l’injustice sociale, la misère, l’humiliation des pauvres gens, les taudis, le travail triste et autres calamités constituent notre matière première. » Comment, de plus, ne pas constater avec tristesse que si la justice sociale semble unique, l’injustice sociale peut prendre mille formes, puisque, contrairement à la première, elle se rencontre au pluriel. Ajoutons pour conclure sur une note plus joyeuse que l’expression fiscalité verte, elle aussi fort en cour aujourd’hui, se rencontre dès le xviiie siècle, sous la plume de Jean-Baptiste Lucotte du Tillot, dans son Mémoire pour servir à l’histoire de la fête des fous qui se faisait autrefois dans plusieurs églises. Il y met en scène un fou, auteur d’une lettre où il se présente comme un fiscal (un procureur fiscal) verd (vert) et qu’il termine par ces mots : « Votre folâtre serviteur tant en la fiscalité verte [une charge qui n’est bien sûr que le fruit des élucubrations de l’auteur] qu’en quelque autre charge d’honneur qui n’est maintenant découverte. » Sans-doute faut-il rappeler que le mot vert, quand il n’était pas encore une forme de label écologique, pouvait dénoter un manque de sérieux. Ne lit-on pas en effet dans la première édition de notre Dictionnaire : « On dit, qu’Un homme a la tête verte, que c’est une tête verte, pour dire, qu’il est étourdi, évaporé » ?

Le squelette de la jument

Le 2 mai 2019

Bonheurs & surprises

Ces deux noms sont étonnants parce que leur genre ne correspond pas à leur aspect extérieur. Ces sont des empêcheurs d’établir des règles universelles en rond. Seraient-ils absents de notre langue que l’on pourrait énoncer sans balancer : « En français, tous les noms terminés en -ment sont masculins et tous les noms terminés par -ette sont féminins. » Las, ce bel édifice était sapé par ces exceptions : une jument et un squelette. Mais ces originaux eurent à lutter. Dans son Dictionnaire, Littré nous apprend qu’« Au xviie siècle, les puristes voulaient faire squelette du féminin ; aujourd’hui les gens du peuple font souvent cette faute ». Il cite pour appuyer ses dires la Requéte des dictionnaires, de Ménage : « Ils veulent, malgré la raison, qu’on dise aujourd’hui la poison, une éventaille, une squelette. » Longtemps aussi, pour faciliter la prononciation, la langue populaire pourvut ce squelette d’un e prothétique pour en faire un esquelette. Peut-être s’agit-il d’un trait méridional puisque l’espagnol dit esqueleto. Le nom féminin jument semble, lui, n’avoir jamais eu la tentation du masculin. En revanche, le nom latin dont il est issu, jumentum, « bête de somme », est à l’origine de noms de genre différent dans certaines langues latines : en espagnol jumentum a donné jumento et jumenta, « âne » et « ânesse », tandis que l’italien distingue le nom masculin giumento, « bête de somme » du nom féminin giumenta, « jument ».

Le rôle qu’a joué cet animal dans la littérature, même s’il n’est pas aussi important que celui du cheval, est loin d’être négligeable. On songe d’abord à l’héroïne du roman éponyme de Marcel Aymé, La Jument verte, qui s’ouvre ainsi : « Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte. » L’animal va apporter fortune et prospérité à son propriétaire Jules Haudoin. Celui-ci, accablé jusque-là de toutes sortes de malheurs, deviendra riche et respecté.

Nommé, par le préfet, maire et élu conseiller général, il aura ce mot qui se prête à de nombreuses interprétations et que semblent avoir fait leur ministres et parlementaires : « Quand on est dans la politique, on ne peut guère refuser de montrer sa jument verte, même au premier venu »…

Balzac a lui aussi brossé un intéressant portrait de jument dans La Vieille Fille. Après avoir présenté les domestiques de ce personnage, il ajoute : « Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de la maison portaient à cette bête une affection maniaque. Elle s’appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans […]. Cette bête était un perpétuel sujet de conversation et d’occupation : il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon, n’ayant point d’enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoiselle d’avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société. Ces quatre fidèles serviteurs, car l’intelligence de Pénélope s’était élevée jusqu’à celle de ces bons domestiques, tandis qu’ils s’étaient abaissés jusqu’à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l’infaillibilité de la mécanique. »

Et l’on n’oubliera pas que dans Tout va très bien, Madame la Marquise, c’est par l’annonce de la mort de la jument grise que commence la longue liste des catastrophes ayant touché les biens et la famille de l’infortunée marquise.

La littérature semble n’avoir pas accordé une aussi belle place au squelette. On prête certes à Voltaire ce mot « Un Dictionnaire sans citations n’est qu’un squelette ». Reste le squelette dans le placard, plus souvent remplacé aujourd’hui par le cadavre dans le placard. D’aucuns pensent que c’est à Thackeray, l’auteur de La Foire aux vanités, que l’on doit d’avoir popularisé le skeleton in the closet. Mais n’oublions pas que, dès 1792, parut une caricature intitulée Le Squelette de Mirabeau sortant de l’armoire de fer, qui illustrait un article révélant que l’on avait trouvé dans la correspondance de Louis XVI, cachée dans cette fameuse armoire, des documents montrant que Mirabeau était entré secrètement en contact avec le roi et sa cour. Cette révélation fit que Mirabeau fut chassé du Panthéon, dont il était le premier occupant, et remplacé par Marat. Sa dépouille erra ensuite de cimetière en cimetière jusqu’à une fosse commune du cimetière de Clamart. Le grand orateur s’était fait squelette errant…